Campaign of the Month: December 2021

Le Sang versé d'Occitanie

Le Sire

V20 :: Récit 2.20, Septembre 2020

b_le_Sire.png

Contribution de Kapryss

⇝ Introduction :


Les jours s’accumulèrent, devenant des semaines. Peut-être même des mois. Difficile à dire, comme le temps n’a plus d’emprise sur les Damnés.

A l’égard de la coterie, Rutor avait fait preuve d’une grande indifférence, le Tremere avait délibérément, effrontément ignoré Dominic, Alex et Elena lorsqu’il les avait croisé à l’Elysium. Dans le même temps, le Comte Arzailler avait semblé en proie à une inquiétude grandissante, sous la pression de la Cour de Paris. Cette même Cour qui, à l’inverse, avait semblé se désintéresser d’eux – Charles de Sens n’écrivait plus, et laissait sa protégée Ventrue et ses alliés livrés à eux-mêmes. Les Tremere de Paris, contactés par Dominic, n’avaient pas davantage manifesté leur soutien, lui ayant ri au nez à son récit des découvertes… Seul Themistocles, le Philosophe de Limoges, les avait parfois contacté par l’intermédiaire d’ Argo, se montrant soucieux de leur avenir.

Elena frissonna, remontant le col de son manteau sur son nez alors qu’elle passait la porte des bains de Saint-Aubin. Dans son dos, elle ressentit le regard inhumain et froid, inquisiteur de la gargouille qui l’avait suivie depuis la discothèque… Elle ne s’y faisait définitivement pas. Comme ses deux comparses, elle était surveillée dans le moindre de ses mouvements par les sbires de Rutor.

Ils n’avaient pas chômé : se sachant en danger, Dominic et Elena avaient œuvré ensemble à renforcer la sécurité de leurs deux planques, les bains et la discothèque. Des vigiles supplémentaires, des pièces cachées, ils n’avaient pas lésiné sur les moyens. Dominic avait même installé dans le sous-sol des bains un atelier, dans lequel il travaillait consciencieusement sur des drones. Il disait vouloir se battre à armes égales avec l’ennemi.

Mais l’ennemi était multiple. Rutor, évidemment, mais également les Mages, qui n’avaient pas refait surface – ni les Soeurs de Fanjeaux, ni les hommes de la Technomancie. Et que penser du Damné en torpeur qu’ils avaient sorti du domaine de Rutor ? Celui-ci avait toujours dans le cœur le pieu planté par Alex, et était sujet de débat au sein de la coterie. Il s’agissait clairement d’une cible du Tremere, mais l’ennemi d’un ennemi était-il forcément un ami ?

De retour aux bains de Saint-Aubin, Elena interrogea Dominic du regard, et celui-ci secoua la tête par la négative. Tout deux étaient inquiets : Alex avait disparu depuis plusieurs jours et au fil des recherches, les rares témoins avaient rapporté un incident dans une ruelle, clairement d’origine surnaturelle. Jusqu’ici, ils n’avaient pas retrouvé le corps du Gangrel, et gardaient donc espoir.
Leur dialogue silencieux fut interrompu par Emi, la goule d’Elena. Une jeune femme demandait à la rencontrer, elle répondait au nom d’Indra.

Si le cœur d’Elena battait encore, il aurait sans doute manqué un ou deux battements. Elle accepta l’entrevue avant même que Dominic n’aie pu réagir, et Emi ouvrit la porte à la visiteuse avant de s’éclipser. Avec assurance, silencieuse et souple comme un félin, une jeune Damnée tzigane entra.
Elle respirait la fougue et la liberté, contraste étonnant avec l’attitude digne et toute en maîtrise de soi de la Ventrue. Et pourtant, leurs regards s’étaient liés à l’instant même où la nouvelle venue était arrivée.

« Une rumeur est parvenue jusqu’à nos rêves, sœur. Celui dont le nom inspire la peur serait sorti de l’anonymat… Nous nous sommes installés au Nord de Toulouse. Mon Sire aimerait te rencontrer, cette rumeur l’intéresse grandement. »

Quelques minutes plus tard, Indra revint, accompagnée d’un Ravnos d’une grande prestance. Un bel homme, charismatique, lui même accompagné de plusieurs suivants, mortels et goules.
Dominic ne semblait pas rassuré par la présence de ces tziganes dans leur refuge, mais il faisait confiance à Elena. Il entreprit, par précaution, de renvoyer chez eux tous les mortels qui composaient le personnel des bains et de fermer l’établissement pour le reste de la nuit.

Le Ravnos se nommait Nanosh, il était le Sire d’Indra et de son frère de sang Livio. Un Prince, non pas de la Camarilla mais de la liberté, leur expliqua-t-il. Il confirma ce qu’avait déjà expliqué son infante, à savoir qu’il avait été réveillé dans son Rêve par un cauchemar qui portait le nom de Rutor.

« Est-ce vrai ? Est-ce vrai que sa tombe a été découverte il y a 200 ans ? »

A ses interrogations, Dominic et Elena répondirent qu’effectivement Rutor foulait librement le sol de Toulouse, et ils révélèrent l’ampleur de ses projets, sa couverture Victorien Charlier, ses nombreux alliés… la seule exception à leurs explications fut l’existence de Themistocle, le Philosophe. Celui-ci leur avait fait promettre de garder le secret, ils ne désiraient pas rompre ce serment.
La discussion fut interrompue soudainement par l’arrivée d’un visiteur désireux de rencontrer Elena. Dominic alla à sa rencontre, laissant la Ventrue en conversation avec les Ravnos puisqu’aucune animosité ne transparaissait ni d’un côté ni de l’autre.

Quelle ne fut pas la surprise du Tremere en se retrouvant face à un homme décharné, hagard, dans un état visiblement second… comme un zombie, la goule – que l’on avait sans doute malmené psychiquement plus d’une fois – récita le texte qu’on lui avait ordonné de rapporter.

« J’ai un cadeau pour Elena. »

Inquiet, Dominic projeta son esprit à la rencontre de celui du pauvre mortel. Il y vit des images… celle, d’abord, du Maître. Grand, si puissant, si généreux, il le choisissait pour lui offrir son sang, et lui, heureux élu, était fier, pressé de goûter à ce sang, pour ressentir encore une fois le bonheur et le plaisir intenses. Et puis une autre image, celle d’Alex inconscient, dont l’on traînait le corps inanimé jusqu’à un entrepôt peu avenant. Encore une autre image, celui du Maître qui lui demandait d’aller porter un message à Elena, aux Bains de Saint-Aubin. Oh, comme il serait fier une fois le travail accompli, il récompenserait, avec son sang, oui !
Le Damné s’arracha à l’esprit de la goule et s’ébroua. Il avait sa réponse : le cadeau était un message de Nerio, le Sire d’Elena.

Il informa la Ventrue de ces découvertes, et elle consentit à aller à la rencontre de la goule pour écouter le message. Nerio la convoquait dans un entrepôt, cette nuit-même, désireux de la rencontrer. Dans le cas d’un refus ou d’agressivité de sa part, il tuerait tout simplement Alex.
Elena était désemparée. Alors qu’elle expliquait à Nanosh et Indra qui était Alex, Dominic installa un mouchard GPS sur la goule afin de tracer ses mouvements futurs – peut-être ainsi pourraient-ils en apprendre plus sur les planques de Nerio. Finalement, la décision fut prise de se rendre à l’entrepôt. Alex avait beau être un Gangrel insupportable et rebelle, Elena n’aurait jamais pu se résoudre à le laisser à la Mort Ultime sans rien tenter.

La Kadjar se gara une heure plus tard devant le fameux entrepôt. La zone était mal famée, mal éclairée, faite de vieilles usines et de hangars à l’abandon, un cadre sinistre. Sans hésiter, Elena se dirigea vers un homme qui montait la garde devant l’entrepôt, talonnée par Dominic et Nanosh.

« C’est toi Elena ?
- Oui.
- Il avait pas dit « seule » ?
- Non. »

Il haussa les épaules, et s’écarta de l’entrée.
A l’intérieur de la pièce, l’atmosphère était lourde, le temps semblait suspendu. Plusieurs Damnés se trouvaient là : deux brutes à la mine renfrognée qui regardèrent entrer les intrus d’un air suspicieux, Nerio, immense et élégant, ainsi qu’*un Gangrel blond*, maigre et voûté, qui se penchait avec un regard d’animal visiblement envieux de mordre sur un autre Gangrel, couvert de sang et lourdement enchaîné dans un coin. Alex.

Nerio prit la parole et s’adressa à Elena. Il décrivit, avec un calme glacial, la liberté que représentait le Sabbat face au carcan insupportable de la Camarilla. Il avait ouï dire que cette dernière à Toulouse était proche de vaciller, et il tenta de convaincre son infante de le rejoindre, de prendre place auprès de lui dans la meute du Sabbat, afin de renverser la Cour d’Arzailler.

« Tu as trop longtemps été bercée par le doux envoûtement de ces dormeurs, de ces Mathusalems et Antediluviens dont la non-vie est aussi immobile que la torpeur… Viens avec moi. Nous balaierons la Mascarade, ensemble. Il est temps que règne la liberté sur Toulouse. »

Quelques semaines auparavant, Elena aurait farouchement refusé cette offre. Mais depuis, le sentiment d’abandon par Charles de Sens, la peur de l’impuissance face à Rutor avaient grandi en elle, et elle était désormais en proie au doute.
Dominic était moins hésitant, et préparait déjà mentalement un plan d’attaque. Il utilisa sa magie Tremere pour sonder discrètement les présents, afin de s’assurer de leur nature Damnée, et estimer leur puissance.

Nerio s’intéressa subitement à Nanosh, qui affichait un sourire narquois, visiblement peu inquiet de la situation.

« Et toi ? Que viens-tu faire dans cette équation ?
- J’accompagne. Crois moi, si j’avais voulu te nuire, tu aurais déjà perdu ta non-vie.
- Silence. »

Le Prince Ravnos n’eut d’autre choix que d’obéir face à l’ordre lancé par le Ventrue. Pour autant, il ne se départit pas de son sourire et croisa les bras, comme pour attendre nonchalamment que l’effet se dissipe.

« Alors ? Te joindras-tu à moi, ma fille ? »

Elena avait repris contenance et aplomb. Elle répondit par une question en retour : pourquoi maintenant, après dix ans de silence, subitement s’intéresser à sa non-vie et requérir son aide ? Nerio ne répondit pas clairement, se contentant de renouveler ses belles promesses de liberté, et d’une belle place à ses côtés dans la nouvelle Toulouse défaite de ses carcans. Dominic intervint, et tenta subtilement d’en apprendre davantage sur l’identité de son propre Sire.

« La Camarilla nous a tout appris. Tout ce que nous savons depuis notre étreinte, nous lui devons. Nos Sires nous ont abandonné à la Mort Ultime, nous ne savons même pas qui ils sont à l’exception d’Elena. »
La voix enrouée, rauque d’Alex, rebelle comme à son habitude, lui répondit.

« Aucune importance. C’est pas ton vrai Père. »
Il se tourna vers le Gangrel blond et lui cracha au visage.
« Comme moi, de toute façon, c’est Gassan mon vrai Père. »

La réaction du Gangrel – son Sire, comprirent ses compagnons – fut immédiate : il le saisit à la gorge et ses griffes s’enfoncèrent dans sa chair, faisant perler le sang frais sur celui, séché, qui maculait son cou.
Nerio, ignorant complètement le Gangrel et son bourreau, consentit à donner le nom du Tremere qui avait étreint Dominic, un Tremere dénommé Constantin.
Un beau mensonge dont Dominic ne fut pas dupe. Usant à nouveau de sa télépathie, il alla lui-même arracher à l’esprit du Ventrue les informations qu’il avait tant recherché.

Son Sire s’appelait Amalt, et partageait avec Nerio un lien fort. Tremere anti-tribu, il avait été élevé par son propre Sire, Rutor, mais les deux s’étaient quittés dans un esclandre et c’est Nerio qui avait servi de père à Amalt, le protégeant de la traque lancée sur lui par les Tremere. Récemment, Amalt et Nerio s’étaient disputé, à la suite… d’une trahison, peut-être.

Avant de pouvoir en tirer d’avantage d’informations, Dominic fut arraché à sa concentration par un cri de douleur d’Alex. Celui-ci avait tenté de paralyser son agresseur à l’aide de son regard ophidien, une discipline enseignée par Gassan, mais il avait échoué et la pression des griffes sur sa gorge s’était fait plus forte. Le sang coulait abondamment à présent.
Conscient que la situation dégénérait, Nanosh tenta d’avancer plus loin dans l’entrepôt, mais Nerio lui barrait la route. Il sortit alors, prétextant devoir prendre l’air, et fit le tour du hangar, silencieux comme un rêve. Il s’appliqua à crever les pneus de tous les véhicules, empêchant ainsi qu’on les poursuive s’ils devaient éventuellement fuir. Cela prit quelques minutes, après quoi il entra de nouveau dans l’entrepôt par l’arrière, et parcourut les salles jusqu’à retrouver les autres, se plaçant derrière Nerio sans que celui-ci ne remarque sa présence.

A l’intérieur, Elena usait de ses pouvoirs Ventrue pour ordonner au Gangrel de cesser de torturer Alex. Nerio réitérait son offre, ses promesses, et la négociation peinait à évoluer. Elena hésitait, Dominic lui-même commençait à douter.

Et puis d’un seul coup, le Sire d’Alex revint à la charge, blessant à nouveau gravement Alex, qui peinait de plus en plus à contenir sa Bête Intérieure. Consciente qu’il s’agissait de chantage pour la faire céder et que cela ne cesserait pas, Elena abdiqua, acceptant d’aider Nerio. Celui-ci, en conséquence, ordonna immédiatement au bourreau d’arrêter de jouer.

« Non… je n’ai pas fini. »

Sous le regard horrifié, impuissant de ses compagnons de coterie, Alex fut plongé en torpeur par son Sire qui planta, avec un regard malsain et dénué de pitié, ses griffes profondément dans son corps et le laissa là, inconscient, se vider de son sang, toujours entravé de ses chaînes.
Nerio entra dans une grande rage et lança un puissant ordre Ventrue : « Recule ». Effrayé, comme un animal craintif, le Gangrel fila se cacher dans un coin sans demander son reste.

C’est Nanosh qui brisa le silence, faisant sursauter Nerio. Il déclara accepter lui aussi le marché du Sire d’Elena, et se dirigea, confiant et fier, vers la porte d’entrée. Elena et Nerio échangèrent leurs numéros de téléphone, puis les Damnés de la coterie récupérèrent le corps de leur ami en torpeur avant de sortir à leur tour.
Nanosh tenta, par sens de la provocation, d’attaquer le garde à l’entrée. Mais l’homme – plutôt la goule – était puissant et esquiva facilement. Le Ravnos rit, peu rancunier, et retourna à la voiture avec Elena et Dominic.

L’état d’Alex était très critique, et Elena dut le nourrir d’une grande quantité de son propre sang afin qu’il survive au voyage. Une fois arrivé au domaine des Bains de Saint-Aubin, il fut emmené au sous-sol afin que son corps soit à l’abri le temps qu’il guérisse. Cela prendrait sans doute du temps…

Les tziganes qui composaient la Cour de Nanosh étaient toujours là, et s’étaient instinctivement placés en défenseurs des Bains, pour permettre à leur Prince et à ses nouveaux alliés de recouvrer leurs forces un moment. Puis, Nanosh décida de renvoyer ses sujets à leur campement, au Nord de Toulouse, tandis que lui s’installait au domaine comme nouveau membre de la coterie des Infants Perdus.

Les trois Damnés restants débriefèrent la rencontre avec le Sire d’Elena. Moins attaché à la Camarilla, Nanosh était assez confiant quand à la décision d’Alliance qui avait été prise. Dominic quant à lui la trouvait risquée : un Tremere qui se détournait de la Camarilla était voué à la Mort Ultime, par un sort très puissant qui liait le Clan. Mais contre Rutor, tous les alliés étaient finalement bons à prendre. Il leur fallait rassembler autant d’aide que possible.

Tenter de faire, de tout ennemi de leur ennemi, un ami.
Il était temps de réveiller Mahadi.

Comments

Orion_JdR